Edition en 10 tomes établie par Jacques De Cock et Charlotte Goëtz
Bruxelles : Pôle Nord, préface, index, illustrations, postface
Textes de Marat (6.670 pages) - Guide de lecture (2.019 pages)
Présentation des éditeurs
Si nous ne nous sentions pas motivés à «réhabiliter» l'Ami du Peuple, ce qui nous intriguait le plus et continue à nous intriguer, c'est l'obsession à nier un homme qui a produit une œuvre aussi importante, à le réduire à une espèce d'exalté, de paranoïaque, de fou dévoré par un amour brûlant de l'humanité, qui aurait fini par le consumer.
Mais sa lucidité ? Nous ne pouvions faire admettre que celui qui avait réussi à mettre en scène ce personnage extraordinaire, complexe, L'Ami du Peuple, eût mené cette action d'une manière concertée. Cet Ami du Peuple qui avait acquis une telle présence dans la Révolution française permettait qu'on ait accès à l'œuvre deux cents ans plus tard et, en même temps, suscitait toutes les interprétations, les fantasmagories. Nous avions compris que Marat lui-même s'était rendu compte du risque que lui faisait courir son «personnage», qu'il avait essayé plus d'une fois d'en rectifier les contours et qu'il s'était préoccupé, en 1792-1793, de recentrer l'intérêt sur l'œuvre, envisageant sa réédition corrigée. Projet qui n'a malheureusement pas été mené à terme.
Fils et frère d'éminents pédagogues, Marat se positionne, d'entrée de jeu, du côté du peuple, dans les moments de rupture qui jalonnent les années 1789-17934. Il use de tous les moyens à sa disposition pour déjouer les manœuvres des puissants et prévoir leurs pièges. Il va soutenir, réveiller et orienter l'esprit public. Il déploie une énergie incroyable, parfois désespérée, tout au long d'un travail multiforme dont POLE NORD a désiré donner une mesure.
Pendant la période des bouleversements dont pouvaient sortir le meilleur et le pire, Marat opte pour ce rôle quasi unique dans le monde de la presse : tenir au jour le jour un Journal (parfois deux), assorti de «feuilles extraordinaires», de «placards», de «pamphlets»... une tribune permanente où s'exprime et s'articule au grand jour cette liberté politique que la Révolution prétend offrir.
Le choc avec la réalité est rude et stimulant. Ni mirages, ni faux-fuyants. Le récit plonge dans le terreau des passions, des conflits, des négociations. Des régressions, aussi. Les événements sont relatés au quotidien, les actes et manquements des instances dirigeantes pointés, disséqués, vitupérés, mais aussi les faiblesses et les lâchetés de ce peuple, pourtant tellement aimé, «peuple enfant», «vain et frivole» qui ne fait que naître à la politique, mesure mal les terribles rapports de forces et s'endort dans les bras de ses ennemis, «tigres couverts de peaux d'agneaux». D'où la densité de la parole pédagogique, têtue, crue, opiniâtre de celui qui se fond petit à petit dans l'Ami du Peuple, donnant une mesure des engagements qu'a pu susciter jusqu'à l'épuisement - et pas seulement chez Marat - ce moment historique, où se sont ouvertes, par sursauts, de véritables perspectives pour l'humanité.»
En dépit de multiples tentatives, Marat est resté inclassable. Par principe, il s'oppose à tous ceux qui veulent gérer, administrer la vie sociale au nom d'un appareil d'Etat. Si Etat il y a, celui-ci doit seulement être au service de la vie sociale et promouvoir la liberté. Le mot-clé est lâché, et si l'on nous objecte alors que l'Ami du Peuple n'est tout de même pas un partisan du libéralisme économique, nous devons répondre que c'est là le prototype de la question mal posée. Marat a placé au premier plan de ses conceptions la critique du «despotisme». C'est de ce point de vue qu'il a appréhendé toute intervention de l'Etat dans la vie sociale, et jamais en partant d'une orientation économique. Que, par ailleurs, il ait été l'Ami du Peuple, c'est-à-dire convaincu que cette liberté avait besoin, pour croître, de mettre en mouvement les infortunés, ne l'empêchait pas de considérer que nombreux étaient ceux qui, sous prétexte de mesures sociales, concouraient surtout, sinon exclusivement, à mettre en place une forme de « despotisme moderne », et qui sait, républicaine. Marat est donc un inqualifiable gêneur qui énerve autant les grands penseurs ou historiens de gauche que les grands libéraux et qui a réussi ce tour de force de garder ce statut deux siècles après sa mort.
L'édition
Les recherches éditoriales se sont appuyées sur les grandes collections, en particulier la Collection François Chèvremont à la British Library, celle de la Bibliothèque nationale de France, celle du Fonds Lacassagne à la Bibliothèque municipale de Lyon, celle de la Bibliothèque Royale/Koninklijke Bibliotheek de Belgique/België, et puis surtout sur la Collection de journaux ayant appartenu en propre à Marat, corrigée de sa main en vue d'une réédition, retrouvée en Ecosse par les éditeurs en 1990, remise en vente et acquise par la BnF (réserve précieuse).
Sont restitués de nombreux textes redécouverts ou restés à l'état de manuscrits et palliées les carences de la plupart des collections, incomplètes et parsemées de «faux».
L'ensemble des textes est présenté dans l'ordre chronologique. Un choix fondamental a guidé cette édition : sa mise en forme pour une lisibilité maximale (adaptation de la ponctuation, uniformisation des noms, intégration des errata et des corrections), ce qui permet au lecteur de suivre sans à-coups le déroulement des événements et l'évolution de la pensée de l'auteur.
Deux préoccupations majeures sous-tendent cette édition.
L'une est de redonner un statut vivant à l'étude de la théorie et de l'action politiques, pour lesquelles Marat se révèle un pôle de formation obligé aujourd'hui plus que jamais. Les fixations déterministes et les attitudes de soumission sont, dans l'histoire, la marque de périodes de repli voire de rupture avec la réalité. Or, si l'histoire de sociétés humaines, politiques, et celle des individualités se dégagent à un moment de l'histoire naturelle, elles posent forcément, dans la foulée, la question de l'émancipation politique des masses, la question de «la souveraineté populaire». Marat a repris à corps perdu cette interrogation.
L'autre préoccupation est de compléter le champ des recherches, de donner accès à des documents éparpillés, inédits, d'en valoriser l'existence en les publiant et en les situant, d'ouvrir un vaste chantier.
Résumés des dix tomes
Titres des documents et arguments du guide de lecture
Conditions et bulletin de commande
Spécial Marat