Présentation par Charlotte Goëtz et Jacques De Cock
Bruxelles : Pôle Nord, 1995, illustrations, bibliographie, 542 pages
Pour rendre à Marat la place particulière qui lui revient dans l'histoire des pensées politiques, il est primordial de comprendre sous quel angle singulier il saisit cette question «du» politique.
L'ouvrage théorique qui encadre son action : The Chains of Slavery 1774 - Les Chaînes de l'Esclavage 1793 en donne les fondements. Leur orientation est précisée dans la préface écrite par les éditeurs en 1994. Elle éclaire les raisons pour lesquelles il est vraiment important de confronter le texte français de 1793 au texte anglais de 1774.
Un pessimisme assumé
Marat fonde la dynamique historique de l'humanité sur un profond «pessimisme». Il constate que dans leur grande majorité, les humains se retrouvent soumis, infantilisés, complices, aliénés. En même temps, c'est ce «pessimisme assumé» qui lui permet d'affronter la complexe réalité de l'univers politique et d'envisager une action adulte susceptible de dépasser un jour les assujettissements brutaux ou aménagés. Mais sur quoi fonder une telle dynamique ?
Pour Marat, aucune «nécessité», aucune détermination précise ne poussent l'humanité en ce sens, mais rien d'essentiel non plus ne s'oppose à cette maturation. Un bouleversement, un nouvel horizon sont concevables, l'histoire humaine en apporte des preuves. Plusieurs moments de ce type ne jalonnent-ils pas le déroulement des événements entre 1789 et 1792 ? Ces «bulles» apparaissent fortuitement et sont éphémères. Mais dans cette Révolution, elles éclatent certes, mais se reforment aussi assez souvent, comme le faisaient peut-être les simples bulles du vivant, il y a des millions d'années.
Marat écrit :
«Nous ne faisons que de naître à la liberté.»
Jusqu'à ce jour, aux éclats de liberté répondent encore les remises sous tutelle. Les humains se connectent un temps sur le désir de la liberté et témoignent de l'intrépidité requise à sa conquête, mais ils n'ont pas encore trouvé les moyens d'établir durablement cet état. A l'époque révolutionnaire, cet autre grand journaliste, Elisée Loustalot trace une bien curieuse phrase :
«Rien n'égalait la folie des puissants et l'imprudence des partis, rien n'égala le merveilleux des moyens fortuits qui nous ont sortis de l'abîme. »
Et si les puissants sombraient dans leur démence? Et si le caractère fortuit s'enracinait? Et s'il existait une école des citoyens qui évitât la reprise du cycle infernal? Telles sont des questions que Marat reprend à bras-le-corps.
Une théorie de la contre-révolution
Dès 1774, Marat montre que pour établir leur emprise sur des bases moins fluctuantes, les puissants phagocytent la souveraineté et les prises de responsabilité des citoyens afin d'apparaître, après des troubles et des guerres qu'ils ont souvent eux-mêmes provoqués ou encouragés, comme l'unique recours. Plutôt que de promouvoir une vie honorable pour tous, en interdisant, par exemple, l'expansion effrénée du luxe et de la consommation, en établissant des lois somptuaires qui limitent les enrichissements abusifs, le pouvoir tire parti de la publicité pour une soi-disant marche vers la «civilisation», où la confusion entre licence et liberté est érigée en précepte. A la logique des diktats, ils substituent celle de la persuasion appuyée sur une prétendue «liberté économique». Ces nouveaux maîtres, ces «Charlatans modernes», ces «Hommes d'Etat» établissent, sous un blabla hypocrite à propos des droits de l'homme, de la justice et de la bienfaisance humanitaire, une barbarie raffinée.
Cette manière de voir, Marat la caractérise très tôt par l'image des «fleurs» qui recouvrent les chaînes et les dissimulent. Le texte de Marat s'inscrit donc dans une théorie de la contre-révolution.
En 1793, il ajoutera à son analyse le thème du dégoût pour la liberté politique et divers développements sur la question de la guerre (guerre civile et guerre extérieure), points d'aboutissement, à son sens, des événements de son époque. C'est le moment où il cherche à publier un ouvrage intitulé L'Ecole du citoyen, dont la disparition du manuscrit est aussi mystérieuse que symbolique.
L'édition POLE NORD de 1995 comporte en version bilingue le Discours aux électeurs de la Grande-Bretagne (To the Electors of Great-Britain), les deux textes mis en parallèle The Chains of Slavery 1774 et Les Chaînes de l'Esclavage 1793 et le Tableau des vices de la Constitution anglaise, présenté en août 1789 aux Etats Généraux, comme une série d'écueils à éviter dans le Gouvernement qu'ils voulaient donner à la France. Ce dernier texte est précédé de la Lettre de l'auteur au président des Etats Généraux, datée du 23 août 1789.
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