Un premier travail consista à affronter le problème de l’attitude à adopter. Dès le début, la décision fut prise de ne pas travailler en dehors du grand public. Considérées comme indissociables, «l’action collective» et «l’action individuelle» se nourrissaient l’une l’autre. L’avis qui prévalut était que les doctrinaires de l’une ou l’autre position tombaient dans l’exaltation de l’individu en opposition à la masse des humains ou dans l’exaltation des masses en opposition aux individus qui les composent.
Dans les années 1980-1990, quand le projet prend son envol, beaucoup de personnes dans le public considéraient qu’il fallait éviter de «se prendre la tête» avec les «grandes questions», considérées hors de portée, celles précisément que POLE NORD souhaitait approfondir. Cette attitude, qualifiée de «sceptique», se révélait profondément enracinée. Son analyse constitua la première étape de réflexion. Un texte est alors élaboré parallèlement au lancement de POLE NORD et présenté comme un premier Manifeste du projet. Intitulé Le Pacte avec l’Histoire - Essai contre le scepticisme moderne, ô surprise ! il intéresse un éditeur français.
Le Pacte interroge d’abord le scepticisme ancien qui surgit dès que sont mises en valeur les contradictions internes aux choses. Ce mode de pensée affirme que notre destin est entre les mains des dieux ou d’instances supérieures, extérieures à nous-mêmes. Nous ne sommes que des «créatures», des «instruments». Analysant ensuite les modes de pensée plus modernes, centrés sur la nouveauté, l’autonomie, la critique… et semblant rejeter au loin dogmatisme et dépendances, nous retombons pourtant dans une autre forme de scepticisme !
Celui-ci admet maintenant que notre action sur le monde est effective, mais il ajoute aussitôt que le fond des choses, leur «essence» reste inaccessible à notre connaissance, que la portée de nos actes est limitée, l’humilité de rigueur.
Ces conclusions rencontrent notre perplexité, puisque ce sont bien des humains et pas des extra-terrestres qui orientent les grandes décisions concernant l’organisation des sociétés, qui décident de s’engager dans telle ou telle voie de gouvernement, de production… que ce sont des humains qui détiennent les rênes du pouvoir. Le mouvement sceptique «moderne» serait alors bien pervers, puisqu’il se parerait des couleurs de notre créativité pour nous enlever le désir d’être responsables de nos vies, pour saper en profondeur l’autonomie et distiller culpabilité et autocensure au cœur de nos audaces. In fine, l’essentiel, à nouveau, nous échapperait et se trouverait renvoyé, non plus à dieu, à des puissances surnaturelles, mais à leurs caricatures, leurs dévoiements : religiosités, superstitions, mysticismes… Sous un autre angle, l’essentiel serait rattaché non pas à l’Histoire humaine, mais à la Nature, objet privilégié de l’attention…
Dans ces remous du chaudron moderne, nous sentions confusément que nous étions pris dans un piège. Nous commencions aussi à constater qu’en analysant les éléments du dispositif et surtout ses antinomies, nous pouvions peut-être nous échapper et reprendre pied dans la vie réelle.