Le Pacte avec l'Histoire, Faust, George Orwell, Jean-Sébastien Bach, Le Héros moderne, La Révolution française, Jean-Paul Marat, La psychanalyse, L'Enigme du Pouvoir... Le passage d’une étape à l’autre s’opérait parfois spontanément, parfois après mûre réflexion. La progression pouvait être rapide ou tâtonnante. Les recherches elles-mêmes se polarisaient sur les lignes de forces, les courants, les nouveautés. L’intérêt se portait aussi sur ce qui était caché «de l’autre côté» de l’horizon ou du miroir. Il ne fallait pas se fier aux apparences, tout en considérant que celles-ci entretiennent toujours un lien avec la réalité. La navigation incitait à autant de patience que d’esprit de décision. Certains sujets ont demandé des années de travail avant d’être présentés au public.
Un des objectifs de départ se révélait audacieux. Il s’agissait, en remettant sur l’établi des points théoriques peu ou mal élaborés, de «concourir à l’apparition de forces sociales appelées à se hisser au niveau de nouvelles responsabilités, requises par le développement de l’histoire humaine».
En 2007, il convient de reconnaître qu’un tel but est loin d’être atteint et que rien d’essentiel n’annonce un mouvement décisif vers un déploiement politique et social. Il y a toujours beaucoup à apprendre de tentatives audacieuses, mais les actes des gens de pouvoir, l’état de torpeur des masses, lié au mythe de la consommation matérielle, à la précarité et à la peur dressent des obstacles importants prenant des formes sophistiquées. Et l’état des analyses ne mène pas encore à des ripostes suffisamment intelligentes et offensives.
Alors, certains se disent fondamentalement découragés, isolés, perdus et se replient.
Alors, certains, renonçant à fournir des repères aux jeunes générations, considèrent que la vie est trop courte pour se projeter ainsi dans le futur. Peu convaincants, parfois peu convaincus, ils restent inertes.
Sur le long terme, les appuis les plus sûrs venaient de femmes et d’hommes passionnés par leurs domaines sociaux, scientifiques et culturels de compétence et qui cherchent des passerelles entre leurs interrogations de terrain, cruciales, et les nôtres.
A POLE NORD aussi, l’ardeur est parfois retombée. Dans les années 1990, mobilisée par un projet de publication qui n’avait trouvé nulle part d’éditeur et commençait à excéder forces et moyens, une partie du groupe a cherché à passer la main pour les «animations grand public» à des équipes plus jeunes qui travailleraient et présenteraient au public des sujets historiques, politiques, scientifiques dans la ligne du projet. Toute l’infrastructure de POLE NORD était mise gratuitement à disposition. Or, dans tous les cas, ceux qui suggéraient pourtant des thèmes vraiment intéressants : Sherlock Holmes et la question de la méthode, Les découvertes en physique, L’individu vu par Franz Kafka, La servitude volontaire, La séparation des pouvoirs… posaient rapidement la question de savoir par qui et à quelle hauteur seraient rémunérées les heures de recherche ! Il était difficile, parfois, de faire comprendre ce que signifiait un «esprit libre»!
Pourtant, parallèlement, un autre phénomène attirait l’attention: parfois moribond, le projet renaissait toujours de ses cendres d’une manière ou l’autre, comme porté inlassablement par cette inquiétude, ce besoin de comprendre, qui l’emportaient sur les rejets ou les découragements.
Un projet, objet de déni et indéracinable, c’était plutôt étrange. Peut-être n’est-il donc pas faux de dire que ce questionnement perdure «parce qu’il le faut» et qu’il produira peut-être un jour des résultats plus éclatants.